Urgence bassin
Ce n'est presque jamais un accident soudain. C'est l'aboutissement de plusieurs semaines pendant lesquelles le pouvoir tampon s'est vidé sans que rien ne le signale — puis d'une seule nuit où il n'en restait plus assez. Au matin, les koï sont en surface. À midi, quand vous testez enfin, le pH est revenu à la normale et vous ne comprenez pas.
L'essentiel
Le dioxyde de carbone dissous dans l'eau forme de l'acide carbonique. Toute variation de CO2 est donc une variation de pH.
De jour, les algues — celles en suspension qui rendent l'eau verte, celles du film sur les parois, les plantes de lagunage — consomment du CO2 pour photosynthétiser. Le CO2 dissous baisse, l'acidité baisse, le pH monte. Il atteint son maximum en fin d'après-midi, vers 16-18 h.
De nuit, la photosynthèse s'arrête, mais la respiration continue : les koï, les bactéries nitrifiantes du filtre biologique, les algues elles-mêmes, toute la matière organique du fond. Tout ce monde rejette du CO2 dans une eau que plus rien ne décharge. Le CO2 s'accumule, le pH descend, et il atteint son minimum juste avant l'aube.
Cette oscillation est normale. Elle existe dans tous les bassins, y compris le vôtre en ce moment.
Ce qui distingue un bassin sain d'un bassin en danger, ce n'est pas la présence de l'oscillation : c'est son amplitude. Les hydrogénocarbonates mesurés par le KH neutralisent l'acide carbonique au fur et à mesure qu'il se forme. C'est un amortisseur.
| KH | Amplitude jour/nuit typique du pH | Risque |
|---|---|---|
| 8 à 10 °dKH | Quelques dixièmes de degré | Négligeable |
| 6 °dKH | De l'ordre de 0,2 à 0,4 | Faible, mais la marge se réduit |
| 3 à 5 °dKH | Nettement plus large, variable selon la charge en algues | Le bassin ne pardonne plus rien |
| Moins de 3 °dKH | Une unité ou davantage ; en cas de forte biomasse algale, plus encore | Chute de pH possible n'importe quelle nuit |
Le point qu'il faut avoir compris : l'amortisseur ne s'use pas d'un coup, il s'use tous les jours. La nitrification est le premier consommateur — oxyder 1 mg/L d'azote ammoniacal détruit environ 7 mg/L d'alcalinité, soit à peu près 0,4 °dKH, et toute cette acidité vient de la seule première étape, ammonium vers nitrites. À quoi s'ajoutent, selon où vous vivez, la pluie qui n'apporte aucun tampon et la fonte des neiges de mars. Le détail est développé sur la page dureté carbonatée.
C'est ce qui rend l'événement si déroutant pour le propriétaire. Pendant tout le temps où le tampon se vide — trois semaines, deux mois — le pH ne bouge pas. Il ne peut pas bouger : c'est le travail du tampon de le maintenir. Le propriétaire teste consciencieusement, lit 7,8 chaque dimanche, et conclut que son eau est stable. Elle ne l'est pas : elle est tenue, par une réserve qui diminue.
Puis la réserve passe sous le seuil, une nuit un peu plus chargée que les autres survient, et tout se produit en six heures. Le pH est un indicateur retardé par construction. Le KH est l'indicateur avancé.
Sur les forums francophones on trouve aussi le terme « crash de pH », anglicisme repris de la littérature anglo-saxonne : il désigne exactement le même événement.
La confusion est générale dans la littérature francophone, et elle coûte cher quand il faut agir vite. La distinction est simple :
| Chute de pH | Acidose | |
|---|---|---|
| Concerne | L'eau | Le poisson |
| Ce que c'est | Un événement physico-chimique : le pH du bassin descend faute de tampon | Un état pathologique : le pH interne du koï décroche, la régulation branchiale est dépassée |
| Se mesure | Avec un pH-mètre ou un test à gouttes | Ne se mesure pas au bord du bassin : s'observe sur l'animal |
| Signes | pH bas au petit matin, remonté à midi | Hypersécrétion de mucus (le koï paraît laiteux, « voilé »), nageoires collées au corps, perte d'équilibre, rougeurs à la base des nageoires, frottements |
Un bassin subit une chute de pH. Un koï fait une acidose. Employer « acidose » pour parler de l'eau brouille exactement l'information dont vous avez besoin : savoir si vous devez traiter l'eau, ou si vous avez déjà des poissons atteints.
La scène est presque toujours la même : il est 7 h, vous sortez, et quelque chose ne va pas.
Le piège de midi. Vous rentrez chercher votre mallette de tests, vous vous organisez, vous testez à 11 h ou à 14 h. Le soleil est levé depuis longtemps, la photosynthèse a repris, le CO2 a été consommé : le pH est remonté. Vous lisez 7,4 ou 7,6 et vous concluez que le pH n'est pas en cause. C'est exactement l'inverse : un pH normal à midi après des koï en détresse à l'aube est compatible avec une chute de pH nocturne, et c'est même le profil typique. La seule mesure qui aurait tranché est celle de 5 h du matin. C'est pour cette raison que le pH d'un bassin se lit en continu ou ne se lit pas vraiment.
Dans cet ordre. Les cinq premiers points prennent un quart d'heure.
Tous les diffuseurs en service, cascade et lames d'eau au maximum, une pompe supplémentaire si vous en avez une. Le brassage chasse le CO2 accumulé — ce qui remonte le pH — et réoxygène en même temps. Aucun risque à en faire trop. C'est le seul geste qui agit simultanément sur les deux problèmes de l'aube.
Immédiatement, et pour plusieurs jours. Nourrir, c'est ajouter de l'azote ammoniacal, donc de l'acidité et de la demande en oxygène, à un système qui n'en a plus les moyens.
Le pH vous dira où vous en êtes à l'instant où vous testez, ce qui, à midi, ne vaut rien. Le KH vous dira ce qui va se passer la nuit prochaine. Sous 3 °dKH, considérez que la nuit qui vient sera identique à la précédente si vous ne faites rien. Testez aussi l'ammonium (NH4+) et les nitrites (NO2-) : vous en aurez besoin au point 5.
Bicarbonate de sodium (NaHCO3), 30 g par m³ pour gagner 1 °dKH. Pour un bassin de 20 m³, cela fait 600 g par degré. Dissolvez dans un seau d'eau du bassin, versez devant le retour de pompe.
Ne montez pas de plus de 1 à 2 °dKH par jour — c'est une prudence conventionnelle, mais elle est fondée, voir le point suivant.
Deux erreurs qui aggravent la situation.
a) Les produits « pH+ », les cristaux de soude et le carbonate de soude (Na2CO3), vendus au rayon droguerie juste à côté du bicarbonate en France et en Belgique : ils poussent le pH vers 9 et au-delà, brutalement. Ils ne reconstituent pas le tampon, ils masquent le symptôme, et ils créent un second problème (voir ci-dessous). Vérifiez la formule sur le paquet, il vous faut NaHCO3.
b) La règle des « 1 g pour 100 L par degré », très répandue sur les forums francophones : elle est fausse, elle ne délivre qu'environ 0,33 °dKH. C'est trois fois trop peu, et un jour d'urgence ce n'est pas le moment de se tromper d'un facteur trois.
C'est le point que la plupart des guides omettent, et il peut tuer les poissons que vous êtes en train de sauver. Pendant l'épisode acide, l'azote ammoniacal était présent presque entièrement sous forme d'ammonium (NH4+), relativement peu toxique. La répartition entre NH4+ et ammoniac libre (NH3), la forme qui brûle les branchies, est gouvernée par le pH et la température. Si vous remontez le pH d'une unité en une heure, vous convertissez d'un coup une part importante de ce stock en NH3.
D'où la règle des paliers : 1 à 2 °dKH par jour, pas davantage, en gardant un œil sur l'ammonium. (Le grand public écrit souvent « ammoniaque » ; en français correct, l'ammoniaque est la solution ménagère et la molécule qui nous intéresse ici est l'ammoniac, NH3.)
Réflexe universel, et à moitié faux en France.
Vous saurez dans quel cas vous êtes en lisant la ligne TAC de l'analyse d'eau publiée par votre commune. Détail complet sur la page changement d'eau.
Le tampon s'était vidé depuis longtemps ; quelque chose a fait basculer cette nuit-là. Passez la liste :
Toute la stratégie tient en une phrase : on ne pilote pas un bassin sur son pH. Le pH est la conséquence ; le KH est la cause. Un propriétaire qui doserait du « pH+ » chaque fois que le pH descend passerait sa saison à traiter un symptôme dans un système qui se déstabilise un peu plus à chaque intervention.
La conduite qui marche
C'est la période la plus dangereuse de l'année française et elle porte déjà un nom dans les clubs : les maladies de printemps. Tout se superpose. L'appétit et le métabolisme des koï reviennent plus vite que la capacité du filtre à traiter l'ammonium produit. Le système immunitaire du poisson, lui, remonte encore plus lentement, pendant qu'Aeromonas redevient active. Et le KH, laminé par tout un hiver de nitrification lente sous une glace ou une bâche, sort de la saison froide au plus bas de l'année.
À l'est, en Alsace, en Lorraine, dans le Jura, les Vosges, les Alpes et le Valais, ajoutez la fonte des neiges qui arrive exactement au même moment et dilue encore. Sur la façade atlantique et en Belgique, la dormance est plus courte (décembre-février) mais les pluies d'hiver ont dilué en continu. Sur le pourtour méditerranéen, les koï ne se sont jamais complètement arrêtés : la consommation de tampon n'a pas eu de pause du tout.
Testez votre KH début mars, avant la première distribution de germe de blé. C'est probablement le test le plus rentable de votre saison.
Les épisodes de forte chaleur sont devenus récurrents plutôt qu'exceptionnels en France et en Belgique. Pendant une canicule, la solubilité de l'oxygène baisse au moment même où la demande des poissons et des bactéries augmente — de l'ordre de 9 mg/L à saturation vers 20 °C, contre 7,5 vers 30 °C. C'est le minimum d'avant l'aube qui tue.
Mais l'événement le plus brutal est l'orage qui met fin à l'épisode chaud : une pluie froide et sans tampon tombe sur une eau à 28 °C, le bloom algal s'effondre, et la nuit suivante l'oxygène et le pH descendent ensemble. Un bassin qui avait tenu toute la canicule peut basculer dans les douze heures qui suivent l'orage.
Deux contraintes locales à intégrer. D'abord, les arrêtés préfectoraux sécheresse restreignent l'usage de l'eau la plupart des étés récents en France, et les cantons suisses comme les communes belges font de même les années sèches — précisément en juillet-août, quand vous voudriez pouvoir changer de l'eau. Renseignez-vous sur ce qui est en vigueur chez vous. Ensuite, cette contrainte est un argument de plus pour savoir ce que fait réellement votre eau au lieu de changer à l'aveugle : quand le volume disponible est limité, mieux vaut savoir précisément quand et pourquoi l'utiliser.
On arrête de nourrir, donc on arrête de tester. Pendant ce temps, sous la glace en Alsace ou dans le Jura, sous une bâche en Bretagne, le CO2 s'accumule dans une eau froide et immobile et la nitrification, ralentie mais pas éteinte, continue de manger du tampon. La réserve se vide en janvier et la note est présentée en mars. Un relevé de KH par mois pendant la dormance suffit à voir venir la chose trois mois à l'avance.
Reprenez la chronologie : le tampon se vide sur six semaines sans que le pH bouge ; l'événement se déroule entre 2 h et 6 h du matin ; et à 11 h tout est rentré dans l'ordre. Un test à gouttes fait le dimanche après-midi ne peut structurellement rien voir de tout cela. Un testeur stylo non plus — et il ne mesure pas le KH. Une application de carnet de bord comme Aqualyser organise votre saisie manuelle : elle range bien vos relevés, mais elle ne sait que ce que vous avez testé, quand vous l'avez testé.
Ce qu'il faudrait voir, c'est la courbe de pH de 3 h du matin, et surtout la pente du KH sur les semaines qui ont précédé. Voir tester l'eau du bassin en continu et, pour ce qui se passe quand personne n'était là, pourquoi les koï meurent subitement.
Ce guide en PDFPDF · 188 KB L'essentielPDF · 111 KBLa nuit où cela se joue, quelqu'un devrait regarder. La sonde H2Koi mesure en continu la température, le pH, l'oxygène dissous en mg/L et en % de saturation, la conductivité, la turbidité, l'ammonium et les nitrates — le redox (ORP) est disponible en option —, et elle en dérive le KH, l'ammoniac libre et les nitrites. Vous voyez l'oscillation nocturne du pH s'élargir semaine après semaine, avant la nuit de trop. Découvrir la mesure en continu
C'est le profil typique, oui. Le pH descend toute la nuit parce que la respiration accumule du CO2, atteint son minimum juste avant l'aube, puis remonte dès que la photosynthèse reprend. À 11 h ou midi, il est déjà revenu à sa valeur habituelle. Un pH normal en milieu de journée n'exclut absolument pas une chute nocturne : il la masque. Ne testez donc pas le pH pour trancher, testez le KH. S'il est sous 5 °dKH, et a fortiori sous 3, l'hypothèse est très solide et la nuit qui vient ressemblera à la précédente si vous n'intervenez pas. Notez aussi que le minimum de pH coïncide avec le minimum d'oxygène dissous : les deux causes possibles frappent à la même heure et se cumulent souvent.
Non, et c'est probablement la pire chose à faire ce matin-là. Ces produits, comme les cristaux de soude ou le carbonate de soude (Na2CO3) vendus au rayon droguerie, montent le pH sans reconstituer le pouvoir tampon : vous effacez le symptôme et le bassin rechutera la nuit suivante. Pire, la remontée est brutale, et pendant l'épisode acide l'azote ammoniacal était stocké sous forme d'ammonium (NH4+) peu toxique ; en poussant le pH vous en convertissez une partie en ammoniac libre (NH3), qui brûle les branchies. Utilisez du bicarbonate de sodium (NaHCO3), 30 g par m³ pour 1 °dKH, sans dépasser 1 à 2 °dKH par jour, et surveillez l'ammonium pendant la remontée.
Cela dépend entièrement de votre eau de réseau, et en France la réponse se lit sur l'analyse publiée par votre commune, à la ligne TAC. Si votre TAC est élevé — bassin parisien, Champagne, Jura, Causses, plateau suisse — un changement partiel apporte du tampon frais et c'est un bon geste, à température proche et avec déchloration. Si votre TAC est bas — Bretagne, Massif central, Vosges, Ardennes, Morvan, certaines vallées alpines — votre eau de robinet ne contient pratiquement pas de tampon et un gros changement fait baisser le KH : vous aggraverez la situation. Dans ce cas, corrigez au bicarbonate. Et souvenez-vous qu'en juillet-août un arrêté sécheresse peut de toute façon limiter ce que vous avez le droit de faire.
La chute de pH est un événement de l'eau : le pH du bassin descend parce que le pouvoir tampon (KH) ne suffit plus à neutraliser le CO2 produit la nuit. Cela se mesure avec un test ou une sonde. L'acidose est un état du poisson : le koï ne parvient plus à réguler son pH interne, ce qui se traduit par une hypersécrétion de mucus qui lui donne un aspect laiteux, des nageoires collées au corps, des frottements, une perte d'équilibre, parfois des rougeurs à la base des nageoires. Une chute de pH peut provoquer une acidose, mais ce sont deux choses distinctes, et la littérature francophone les confond souvent. La distinction est utile en pratique : elle vous dit si vous devez encore corriger l'eau, ou si vous avez déjà des poissons atteints à soigner.
Parce que quatre choses se superposent en mars-avril. Le KH sort de l'hiver au plus bas de l'année : sous la glace à l'est et en montagne, ou sous une bâche à l'ouest, la nitrification a continué lentement pendant des mois et a consommé du tampon pendant que personne ne testait. L'appétit et le métabolisme des koï repartent plus vite que la capacité du filtre biologique, donc l'ammonium monte. Le système immunitaire remonte plus lentement encore, alors qu'Aeromonas redevient active — ce sont les maladies de printemps que tout le monde connaît dans les clubs. Et à l'est comme dans les Alpes ou le Jura, la fonte des neiges dilue au même moment. Testez votre KH début mars, avant la première distribution de germe de blé.
C'est souvent l'événement le plus brutal de l'été, plus que la canicule elle-même. Une pluie froide, sans aucun pouvoir tampon, tombe sur une eau à 27 ou 28 °C. Le refroidissement et le brassage font s'effondrer le bloom algal, dont la décomposition consomme de l'oxygène et produit du CO2. La nuit suivante, l'oxygène dissous et le pH descendent ensemble, sur un bassin dont le tampon a déjà été consommé par toute une saison de nitrification intense. Un bassin qui avait tenu dix jours de canicule peut basculer dans les douze heures qui suivent l'orage. La parade est simple et peu coûteuse : aération nocturne permanente en été, arrêt du nourrissage pendant l'épisode, et un KH tenu au-dessus de 6 °dKH avant que la chaleur n'arrive.